Dans un régime libéral, le mandat répressif de la police est un élément fondamental de son rôle de faire respecter les lois et de protéger le droit à la propriété privée, même si cela doit se faire au détriment de la majorité ou de la justice sociale. C’est souvent le rapport de force politique dans la société qui détermine, sur le terrain, jusqu’où et comment le mandat de répression est appliqué.
Les dirigeants policiers (incluant ceux du SPVM) savent très bien que leur rôle s’inscrit dans l’arène politique et leur lobbying
constant auprès des politiciens vise généralement à faire augmenter leur pouvoir d’intervention et leur impunité légale. La police invoque toujours l’argument du combat contre le crime, mais à l’évidence de nombreux dérapages se produisent sur le terrain social et politique comme l’a récemment montré le cas du sommet du G8/G20 à Toronto.
Lorsqu’il s’agit de donner des balises à l’application des différentes chartes sur les droits, le SPVM et les autres corps répressifs jouissent d’une « autonomie relative » d’interprétation, et ce même lorsque la jurisprudence ou le droit encadrent l’exercice des droits. C’est ainsi que la tactique des arrestations de masse employée par le SPVM à partir de la fin des années 1990 a été introduite. Le SPVM a pu l’appliquer impunément pendant plusieurs années avant que la Commission des Droits de l’homme des Nations-Unis la condamne en novembre 2005. Durant toute cette période, les responsables politiques n’avaient jamais osé questionner ou intervenir, laissant la police faire son travail de « professionnel. » Pendant ce temps, les protestations des citoyen.ne.s et des groupes sociaux étaient ignorées par les pouvoirs politique et juridique.
C’est finalement un rapport de force politique et moral construit par l’accumulation de plaintes et de récriminations citoyennes qui a conduit un comité de l’ONU à s’inquiéter des pratiques du SPVM qui avaient des effets d’intimidation et de restriction du droit de manifester. Le SPVM semble avoir abandonné cette pratique, bien qu’officiellement aucune indication politique n’ait été donnée à ce sujet.
Pour mieux contrôler la liberté d’expression et le droit de manifester, la police se rabat sur l’argument de la non-collaboration de certains groupes qui refusent de divulguer leur parcours ou leur programme (comme c’est tout à fait leur droit) et/ou refusent de collaborer pour des motifs reliés à leur expérience de la répression politique. La police cherche alors d’autres moyens pour « forcer » cette collaboration (intimidation, cooptation, infiltration, profilage racial, social ou politique) et exercer, dans les faits, un contrôle assidu qui tend à marginaliser davantage certains secteurs de la population. Depuis les événements du Sommet du G8/G20 à Toronto, il est devenu évident que l’agenda actuel vise aussi à criminaliser le plus possible la contestation politique et sociale.
Dans un tel contexte il aurait été étonnant que le commandant Célestin reconnaisse publiquement avoir manqué à sa parole ou avoir agi sans motif lors de la séance de conciliation en déontologie policière avec le CSA. (Cliquez ici pour lire le résumé de la rencontre de conciliation) Politiquement, la structure à laquelle appartient le commandant Célestin, le SPVM, ne voulait pas ouvrir une porte qui aurait pu affaiblir ultérieurement « l’autorité du commandant » dans la communauté locale et qui aurait pu rejaillir sur le SPVM lui-même. Cela veut dire que l’enjeu politique posé par l’occupation (illégale martèle constamment le commandant Célestin, mais légitime répète le CSA) d’un bâtiment abandonné était significatif.
Une plainte en déontologie policière était donc une façon d’aller rechercher plus d’information, mais surtout de tester jusqu’où le commandant Célestin et le SPVM pouvaient s’avancer sur le terrain d’un conflit politique entre le CSA et « les autorités » capitalistes. Elle a aussi permis de mettre en évidence des éléments du rapport de force qui s’installe entre la police et un acteur social et politique, le CSA.
Pourquoi les policiers furent-ils si pressés d’évincer les occupant.e.s même si, selon leurs propres rapports internes, tout était pacifique, il n’y avait pas de danger immédiat et qu’aucun méfait n’avait été visiblement commis? Pourquoi avoir fait des pressions sur le propriétaire pour lui faire signer un ordre d’expulsion alors qu’il n’en manifestait pas l’intérêt? (C’est en effet ce que le CSA a appris de la bouche d’un de ses représentants.)
Le SPVM invoque la sécurité des occupant.e.s. N’y-a-t-il pas des raisons non dites et probablement non avouables, comme par exemple celle d’étaler la puissance des forces de l’ordre afin d’intimider non seulement les manifestantEs et les citoyenNEs sur les lieux, mais aussi pour les discréditer auprès de la population locale et de « l’opinion publique »?
Car ce qui chicote le plus la police c’est la symbolique d’une perturbation de l’ordre social que constitue l’occupation d’un bâtiment, même si elle se déroule dans un climat absolu de paisibilité et de non-violence. L’institution répressive a tout intérêt à avoir rapidement le dernier mot dans une telle affaire.
Le fait qu’une occupation qualifiée systématiquement « d’illégale » par la police puisse devenir un objet de négociation réelle (donc un rapport de force) entre une entité citoyenne (le CSA) et le pouvoir policier pouvait s’avérer très négatif pour le prestige du SPVM. Par ailleurs, il y a sans aucun doute des consignes venant du bureau du maire de la ville à l’effet de mettre fin aussi vite que possible à toute occupation illégale d’un bâtiment. Les rares expériences antérieures montrent que des occupations autour d’enjeux sociaux provoquent la politisation rapide de telles actions, ce que les politicienNEs redoutent. On n’a qu’à se rappeler quelle patate chaude étaient devenus les squats Overdale et Préfontaine pour le maire Bourque en 2001. Le SPVM ne veut donc pas être accusé d’avoir favorisé la montée d’un rapport de force politique qui aurait des effets négatifs sur l’image des politicienNEs.
Durant 3 ans, les activités du Centre social autogéré (bouffes collectives, cinéma politique, ateliers de discussions, manifestations dans les parcs ou dans les rues, affichage, squats temporaires, flotte de vélos en libre service, etc.) n’ont pas suscité l’attention du commandant Célestin et de sa troupe. Mais depuis l’occupation d’un bâtiment les 29 et 30 mai 2009, et depuis que le CSA est devenu un acteur politique reconnu dans le quartier, la police est devenue soudainement très présente dans son entourage.
CertainEs de ses militantEs ainsi que les assemblées publiques et les activités du CSA sont étroitement et visiblement surveillées. Une marche organisée par le CSA ainsi qu’une activité pique-nique de la Table de concertation communautaire du quartier autour de l’enjeu du redéveloppement des anciens ateliers du CN ont toutes deux mobilisées en avril et en mai 2010 des dizaines de policiers anti-émeute. Le Commandant Célestin a affirmé, au conseil d’arrondissement de mai 2010, vouloir ainsi « assurer la protection des participants. »
Pourquoi alors avoir attendu plus de 3 ans pour chercher à encadrer les activités du CSA? Sommes-nous plus en danger maintenant qu’il y a trois ans? Pourquoi exercer une surveillance policière durant toute la durée d’une assemblée publique, en plus de déployer l’anti-émeute dans un quartier résidentiel? Pourquoi exercer la surveillance d’un pique nique de la Table des groupes communautaires? Peut-être parce que quelques militantEs du CSA s’y trouvaient?
Ne manque-t-il pas dans les affirmations publiques du commandant Célestin une information toute simple qu’il devrait donner? Pourquoi cacher qu’il essaie d’empêcher une future occupation de bâtiment? Car l’avouer mettrait le commandant Célestin et le SPVM dans l’embarras. Car si les forces de police exercent une présence massive dans le quartier dès qu’il est question du CSA ou des « Terrains du CN », c’est qu’elles considèrent une éventuelle action politique d’occupation comme un méfait et un trouble à l’ordre public. C’est donc dire qu’elles subordonnent la liberté d’expression et de manifestation au droit de propriété privé et en particulier celui des plus riches de la société. Affirmer vouloir prévenir une hypothétique occupation de bâtiment devient le prétexte parfait pour faire de la surveillance, de l’intimidation, exercer du profilage social et politique, bref, tenter de criminaliser la contestation politique a priori. Voilà comment le CSA constitue un élément perturbateur pour la police.
Comité Information du Centre social autogéré de Pointe-Saint-Charles
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